Le rachat d'Alcatel par Nokia marque un tournant dans l'histoire industrielle de notre pays.

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Après le rachat d'Alstom par General Electric, c'est Alcatel qui est désormais rachetée par Nokia. Les actionnaires Nokia détiendront 66,5% du nouvel ensemble contre 33,5% pour ceux d'Alcatel.

En à peine quelques mois, deux sociétés françaises issues de l'historique Compagnie Générale Electrique et à la pointe dans leurs domaines respectifs, vont voir leurs centres de décision se déplacer hors de France.

Même si les garanties sur l'emploi ont été affirmées (comme dans le cas d'Alstom), cette vente est une perte pour nos citoyens et notre pays.

D'autant que Nokia ne garantit les emplois en France que pendant 2 ans.

De plus l'équipementier finlandais a revendu il y a quelques années son activité de terminaux mobile à Microsoft, ce qui ne montre pas vraiment son engagement européen.

Alors que tous les scientifiques s'accordent pour dire que la plupart des révolutions technologiques seront basées sur les technologies de l'information, la France fait la sourde oreille : Alcatel était l'une des rares sociétés françaises leader dans le domaine des nouvelles technologies.

Pourtant comme l'a rappelé l'Académie des Technologies dans son rapport d'avril 2014, les technologies de l'informations seront les moteurs de l'innovation système dans la plupart des secteurs : santé, bâtiment, mobilité, transport…

Alcatel avait fortement progressé en terme de R&D ces dernières années notamment dans le domaine des équipements de coeur de réseau IP, un secteur stratégique.

Et les problèmes liés à la fusion avec Lucent venaient à peine d'être réglés : alors pourquoi prévoir aussi vite une autre fusion?

La revente, voie de la facilité

Le directeur de la société, Michel Combes, qui a travaillé auparavant pour Vodafone, a choisi la voie facile, celle de la revente d'une société où ont travaillé plusieurs générations d'ingénieurs français. Au contraire de générations d'industriels et de batisseurs français qui ont lutté pour construire la CGE, qui a fait naitre les TGV, l'ADSL, le paquebot France (Chantiers de l'Atlantique), symboles des succès industriels français.

Mais il est vrai que la fusion avec l'américaine Lucent n'a pas été une bonne affaire pour le groupe français : alors qu'Alcatel était prêt à surfer sur la vague ADSL elle s'est engagée sur une fusion dévastratrice pour l'emploi et les bénéfices.

Une revente non égalitaire?

Au contraire d'Airbus, l'alliance Nokia-Alcatel n'est pas un partenariat égalitaire, Nokia s'arroge la part du lion alors qu'Alcatel est revendue au mauvais moment, en voie de redressement. Elle détient pourtant des brevets et des technologies clés. Car ceux qui disent qu'Alcatel ne vaut rien ne connaissent pas vraiment les marchés des nouvelles technologies: Alcatel est l'un des rares leaders mondial sur le marché des équipements de coeur de réseau IP (N°2 mondial sur le routage IP, sur le marché des réseaux optiques (N°4 mondial), N°1 de l'accès ADSL, N°1 du VDSL, N°3 du marcgé GPON, N°4 de l'accès radio pour la téléphonie mobile, N°4 des LTE... On ne compte pas également les brevets : saluons d'ailleurs cette fois la manière dont Michel Combes les a rachetés alors qu'ils avaient été bradés à des banques.

Alors que la fusion avec Lucent a été un semi-échec, la question se pose de savoir si une nouvelle méga fusion sera favorable à l'entreprise française.

Les télécoms se tournent de plus en plus vers la virtualisation et les solutions logicielles et il ne faut pas forcément être gros pour être dynamique. Cisco a démontré que le rachat de starp-up, en favorisant un écosystème innovant était la meilleure solution pour développer une entreprise high-tech.

Malheureusement l'écosystème start-up en France est restreint surtout au niveau des entreprises réellement innovantes en terme de R&D : un facteur qui est lié aux levées de fonds ridicules des start-up françaises et européennes face aux jeunes pousses américaines.

L'industrie en France: 25% du PIB en 1970, 12% aujourd'hui

Une page de l'industrie française se tourne donc avec la revente d'Alcatel : ce rachat prouve qu'on le veuille ou non le déclin très fort de la position française dans l'industrie mondiale.

En quelques années, Arcelor (leader dans l'acier), Pechiney (leader dans l'aluminium), Lafarge à Holcim, Alstom (leader dans les transports et l'énergie) et maintenant Alcatel leader dans les télécoms ont été revendus. Sans parler du retrait de Carrefour de nombreux marchés à l'international. Que vont devenir tous les ingénieurs français qui travaillaient à l'export pour ces entreprises et qui faisaient rayonner dans le monde les technologies françaises?

On comprend facilement pourquoi l'économie française a une croissance atone. La croissance américaine de ces dernières années a été due en grande partie au développement du secteur des nouvelles technologies dans son ensemble et ses effets de richochet sur les autres secteurs.

La France est désormais hors jeu dans les puces (même si ST microélectronics sauve la mise mais sur des secteurs de niche), dans les ordinateurs, dans les serveurs, dans les logiciels, sur le web et nous ne fabriquons quasiment plus de téléphones fixes et mobiles.

Alcatel avait revendu il y a quelques temps son activité de téléphonie d'entreprise (téléphone et réseaux locaux) et désormais le dernier grand équipementier télécom français est racheté.

La boucle est bouclée la France est hors jeu dans la plupart des secteurs clés de la nouvelle révolution industrielle, donc de fait un pays en voie de sous-développement.

Deux chiffres montrent ce déclin : en 1970, l'industrie française représentait environ 25% du PIB, elle atteint en 2009, 12% selon l'Académie des Technologies.

A quand de vrais projets comme Airbus dans la high-tech?

L'heure est aujourd'hui à une vision à court-terme en France mais aussi en Europe, sans liens étroits des secteurs privés et publics.

Un vrai projet télécom pour l'Europe aurait pu consister en une alliance à 50/50 entre Nokia et Alcatel et la conservation de l'activité de terminaux mobiles de Nokia : mais c'est trop tard cette activité ayant été revendue à Microsoft.

L'Europe devrait mettre en place une stratégie web et desktop avec le développement de téléphones et de PCs sous OS européen et d'une infrastructure web (moteurs de recherche, sites de contenus européens).

Car les terminaux et les interfaces logicielles feront aussi les équipements et logiciels réseaux de demain. Sortir des terminaux comme l'a fait Nokia et des interfaces web est une aberration : n'oublions pas que les commandes de chansons, de livres, les achats d'ecommerce passent par les terminaux (mobiles et PCS) et les principaux sites web.

Le logiciel est aujourd'hui la clé dans la high-tech et c'est pourquoi il faut maitriser les logiciels clients, réseaux et les infrastructures web.

L'Europe est devenue inexistante dans la plupart de ces domaines (hormis dans les télécoms avec Nokia, Ericsson et Alcatel), espérons qu'elle se rende compte un jour de son erreur.

Heureusement que les politiciens de l'après-guerre n'ont pas pensé ainsi car au lieu de construire des avions avec Airbus et des réacteurs avec Safran (qui ne maitrise pas cependant la technologie des gros réacteurs sous brevets GE), l'on fabriquerait aujourd'hui uniquement des rivets! Pourtant Airbus a montré la voie à suivre : pour concevoir des projets d'ampleur, il faut engager un nombre restreint de pays et avoir les moyens de ses ambitions.

Les nouvelles technologies ne sont pas forcément un secteur où l'on doit gagner de l'argent, c'est le moteur du XXième siècle, la machine à vapeur, l'électricité d'aujourd'hui. C'est un secteur où l'on doit être parmi les leaders mondiaux sous peine de rester au bord de la route, avec une vision stratégique à long-terme via des partenariats publics/privés.

Tous ceux qui ont travaillé à l'export savent combien il est important pour l'emploi d'ingénieurs et de cadres à hauts revenus que des entreprises françaises soient parmi les leaders mondiaux.

Avec les reventes d'Arcelor (leader dans l'acier) à Mital, de Pechiney (leader dans l'aluminium) à Alcan, de Lafarge à Holcim, d'Alstom (leader dans les transports et l'énergie) à General Electric et maintenant d'Alcatel à Nokia, ce sont des milliers d'emplois français très bien rémunérés qui vont disparaitre à terme dans notre pays et à l'export (les grandes sociétés françaises étant les plus grands exportateurs).

Ainsi suite à la fusion avec Lucent, les employés et les cadres français d'Alcatel avaient déjà particulièrement souffert, de nombreux centres de décision ayant été déplacés.

Tous les beaux discours ne pourront contredire cet état de fait. Quand on pense que la Compagnie Générale d'Electricité avait été créée en 1898 pour concurrencer notamment Siemens et General Electric!

Voir http://pierre-suard.com/post/Alstom-aux-origines-d-un-declin

Voir http://www.lefigaro.fr/vox/economie/2015/04/15/31007-20150415ARTFIG00172-alcatel-lucent-l-autre-suicide-francais.php

Voir http://blogs.mediapart.fr/blog/brigitte-pascall/160415/alcatel-le-deuil-de-trop

Voir comment la fusion avec Lucent a transformé l'entreprise: http://bfmbusiness.bfmtv.com/entreprise/pourquoi-alcatel-lucent-n-est-deja-plus-vraiment-francais-877353.html.

http://www.lightreading.com/author.asp?section_id=252&doc_id=715096

Rappel : en 2005 avant la fusion, Alcatel surfait sur la vague ADSL car elle avait inventé cette technologie qui s'est diffusée dans le monde entier. Alcatel sans Lucent réalisait alors un chiffre d'affaires de 13,135 milliards d'euros avec un bénéfice net de 930 millions. En 2014, 9 ans après la fusion avec Lucent le Chiffre d'Affaires était quasiment identique de l'ordre de 13,178 milliards avec une perte nette de 178 millions.

Pendant ce temps la société américaine Cisco qui était indépendante, a parié sur des technologies émergentes IP en rachetant maintes start-up. La compagnie d'équipements réseaux est passé d'une chiffre d'affaires de 24,8 milliards de dollars avec un bénéfice de 5,7 milliards en 2005 à un chiffre d'affaires de 48,6 milliards de dollars en 2013 avec un résultat net de 10 milliards de dollars. Elle a beaucoup misé sur les réseaux d'entreprise, une activité bizarement revendue par Alcatel.

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